Le beauf de derrière m’insulte et me traite de con (Disiz la Peste, 2000)
Ce blog éphémère a été créé pour deux raisons. Premièrement, il nous permet de décompresser après les oraux, de mettre les choses à plat, bref de passer à autre chose en couchant sur un tas d’octets plus ou moins mornes notre vécu. Secondement, il offre à ceux qui le lisent un aperçu du point final de la vie de préparationnaire. Pour faire simple, on souhaite que nos voyages permettent à nos successeurs de décompresser un peu avant leurs oraux et d’être fin prêt à affronter les jurys les plus horribles des écoles de commerce.
Pour isoler cet aspect du blog, je vous raconte, en guise de gaine thermo plastifiée, chacun de mes oraux. Florian fait de même. Maintenant que ce rappel est fait et que vous connaissez les grandes lignes de notre voyage toulousain, je vais vous narrer mon entretien.
L’ESC Toulouse a ceci de fabuleux : une organisation à toute épreuve. Si le rez-de-chaussée de l’école sert à l’accueil de ce coûteux mais juteux bétail qu’est le préparationnaire, les premiers et seconds étages servent aux passages des oraux – langues et entretiens.
16h20 à peine dépassée, je me décide à franchir l’un des escalier de l’immeuble au tuiles rouges qu’est l’antre des pilotes du changement. Je m’assoie face à l’accueil entretien qui se résume à deux femmes assises derrière des écrans d’ordinateurs qui gèrent le passage des entretiens, les allés et venus de toutes ces bêtes costumées, tailleurées ou juppées. Après quelques minutes d’attentes – je suis invité à me présenter à 16h30 – on m’informe qu’un certain retard à été pris et que j’aurai le plaisir de passer mon entretien sur les coups de 17h00.
Fou de joie (que celui qui s’opposera au report de la fin du monde me jette ce qu’il trouve), je descends les mêmes escaliers du même bâtiment, demeurant au passage toujours l’antre des pilotes du changement, pour rejoindre Anthony et Florian – Julie et Céline ayant été perdues de vue depuis longtemps.
Le temps passe. Appelé plusieurs fois au micro sans l’entendre, on me signale que je suis attendu au premier étage pour passer mon entretien. L’une des femmes s’occupant du passage des entretien m’annonce que finalement, la fin du monde du monde a un peu d’avance et que bon, c’est pas plus mal d’en finir après tout, monsieur, non ?
Sleeping is giving in chantait Arcade Fire, Let it be leur auraient répondu les Beatles. J’attends, assis devant la salle et prépare mon entretien, en fredonnant Message in a bottle. Je comprendrai bientôt pourquoi.
Face à moi, une feuille, trois questions. Que feriez vous si vous étiez Ministre du travail, de la solidarité et de l’égalité des chances ? Ah, à l’ESC Toulouse on forme des énarques ? Monsieur Bertrand compte démissionner prochainement ? Troublé par la question, pourtant connue depuis quelques jours, je réponds banalement, soutenant que je forcerai la rencontre du salariat et patronnât, encouragerai les accords de branche et aurai comme première ambition le dialogue. Je finis en soutenant que le plus important est que chacun puisse travailler et être rémunéré à hauteur des efforts consentis.
L’ESC Toulouse forme des pilotes du changement. Je ne peux que soutenir la démarche, souhaitant moi-même être amiral du tournant, mais quand on me demande ce que cela m’apporte concrètement et provoque comme bouleversement dans le monde, la grimace est inévitable. C’est pourquoi la seconde question proposée par l’ESCT. Pris d’une seconde crise de banalité, je balbutie sur ma feuille (ce qui est un exploit, vous en conviendrez) que c’est forcer le changement, amener avec soi la modernité et faire entrer le monde dans un cycle nouveau où les erreurs du passé ne seraient pas reproduites. Bref, replissons ces lignes blanches qui font tâche et tâchons d’éviter les blancs.
Je ne sais pas si vous avez déjà observé un camembert arrivant à maturité. La pâte devient jaune et se liquéfie de plus en plus. C’est là qu’on est censé l’aimer le plus. Maintenant que vous avez l’image, remplacez le fromage par le temps. Vous êtes assis, face à un questionnaire sans queue ni tête. Le jury est derrière le mur qui vous fait également face et vous êtes là … à attendre que ce moment passe le plus vite possible. Vous voulez crier, vous roulez au sol, parler klingon à la première personne rencontrée, ou faire du tunning avec des ficus, mais vous ne pouvez pas. Pris dans le conformisme, contraint par votre costume, vous regarder le temps jaunir et couler lentement, trop lentement. Vous passez à la troisième question, encore plus troublé que pour les précédentes.
La question, si je m’en souviens bien, s’approche de « Quels sont les défis amenés par l’introduction de la parité en entreprise ? ». Je profite de la question pour crier ma haine contre la parité instaurée par la loi, voulue politiquement et complètement inutile. Je rappelle les difficultés que cela pourrai poser aux PME, je me lâche.
J’ai fini de répondre à mes trois questions. La première mi-temps de l’entretien de la demoiselle me précédent prend fin. Elle m’indique que tout se passe bien, que le jury est gentil et qu’elle est relativement satisfaite, bien qu’il soit difficile d’avoir un avis en dix minutes. Je la remercie, lui souhaite bonne chance et elle est invitée à retourner dans la salle. Je me lève, je parcours en long et en large les quelques mètres de couloirs se trouvant devant ma salle. Toujours en train de fredonner « I’ll send an SOS to the world ». Vous allez comprendre pourquoi.

Je passe sur mon attente, qui vous passionne autant qu’elle m’a fait plaisir. Le Jury vient me chercher. Devant moi trois personnes. Deux hommes, à gauche et au centre. Une femme, à droite. Celui du centre m’a l’air sympathique, celui de gauche neutre et j’ai déjà l’impression d’ennuyer celle de droite. Le plus sympathique a l’initiative, il m’explique les règles du jeu, ces histoires de mi-temps puis m’invite à me présenter brièvement. Je m’exécute, sans savoir qu’il s’en chargeront bientôt. A peine ma présentation faite, celui qui jusqu’ici me semblait sympathique me demande comment m’énerver. Assez étonné, ce que j’essaie de masquer, je réponds qu’il faut pour m’énerver rien de particulier, si ce n’est m’agacer longtemps, très longtemps.
On me questionne ensuite sur la passion dont j’ai parlé pendant ma présentation : l’informatique. On me demande quels logiciels j’utilise, ce que j’apprécie puis on me demande si j’ai d’autres passions. J’explique mon goût pour la musique pop-rock allemande et de nouvelles questions tombent. Le jury me demande ensuite comment je réagit si quelqu’un de physiquement plus fort que moi m’insultait. Puis quelqu’un de plus faible physiquement. Après mes réponses, on me dit que je suis calculateur. Le jury m’indique qu’il est armé et peut faire usage de son arme puis m’invite à sortir.
Quelques minutes passent, puis j’entre à nouveau dans l’arène. On me demande ce que je pense du site de l’école. Je répond franchement qu’il est techniquement bien réalisé, que la navigation est facile mais que je trouve les couleurs un peu fade. Je balance en disant que j’aime beaucoup le site admissible. Bref, je reste honnête, ça paie parait-il.
Peu de notes sont prises par le jury. Après avoir noter mon nom et mon prénom, il note les remarques sur le site. On me demande ensuite quel est mon plus beau souvenir. Je réponds et on me dit que j’ai l’air de quelqu’un de sérieux qui ne dois pas souvent s’amuser. J’explique le contraire, argumentant le plus possible. On me dit ensuite que j’ai sûrement du mal à équilibrer vie professionnelle et fête. Ne voulant pas passer pour quelqu’un de trop sur de moi, je dis qu’il s’agit sûrement d’un de mes défauts et qu’une fois un travail bien effectué, j’avais tendance à me relâcher.
Là, nouvelle attaque du jury. Il pense que je suis quelqu’un qui doit les haïr et que j’étais sans doute méprisant. Je leur dit que non, il n’y a pas de raison de l’être, je me défends comme je peux. Je ne sais pas ce que je vaux à ce moment sur le fond, mais sur la forme, je pense être resté impeccable.
La provocation du jury se termine en fin d’entretien, après plein de petites questions comme celles évoquées plus haut. Le jury n’hésite pas à me rappeler qu’ils sont trois, et par conséquent, plus nombreux que moi. On me demande de conclure : je procède donc à un résumé succinct dont le jury dit qu’il y est traité péjorativement. Certes, passons.
Je remercie tout de même les trois membres : la femme complètement affalée sur sa chaise, l’homme sympathique qui se révèle être très provocant et l’homme de gauche qui dois toujours se demander ce qu’il fait là. En sortant, on me demande ce que je fais ce soir, où est la sortie resto de l’école. Je réponds, dis « au revoir » et quitte la salle.
L’entretien a été le plus éprouvant de tous, le plus dur. Des questions inattendues, jamais rencontrées à l’entraînement, ni même dans aucune autre école. J’espère avoir pu faire le nécessaire pour pouvoir entrer l’an prochain à l’ESC Toulouse. L’école m’a plu, l’entretien a été très difficile : il faut souffrir pour devenir un pilote du changement.



